Couverture Juicy Salif

LES 10 PRINCIPES DU DESIGN

Ce matin, pendant que j’étais sous la douche, ma charmante fille a tenté de se presser une orange avec le Juicy Salif qui trainait depuis des années au fond d’une armoire. Vous savez, ce presse-agrume qui ressemble à un poulpe à 3 pattes, dessiné par Philippe Starck ? Best-seller chez Alessi depuis 25 ans. Icône du design. Il y avait du jus partout sur le plan de travail. Dans le verre de Stella, quelques gouttes et trois pépins. « Dis papa, c’est pas pratique les objets design ! ».

Se faire un jus avec le Juicy Salif? Pub mensongère :)

Se faire un jus avec le Juicy Salif? Pub mensongère :)

Comment lui expliquer que le Juicy Salif n’est justement pas un « objet design » mais un « objet déco » ? Un truc qui ne sert à rien, ou peut-être juste à faire joli. Ou à faire parler. L’immense Philippe Starck savait très bien ce qu’il faisait lorsqu’il a croqué ce monstre sur un coin de table : un « objet de discussions ». Et de polémique, pour le coup. De l’art industriel. Bon, reprenons : en France, même si on parle de plus en plus de l’UX (expérience utilisateur) dans le design, le public confond souvent le design avec une sorte d’esthtétique pseudo-contemporaine. On veut des « meubles design ». Et on achète des « chaises design » qui se révèlent être (parfois) aussi confortables qu’un cactus au bout de 10 minutes d’assise. Donc pas design !

La Stick Chair de Carlo Volf. Essayez de vous asseoir là-dessus !

La Stick Chair de Carlo Volf. Essayez de vous asseoir là-dessus !

Alors bref, finalement c’est quoi le design ? Difficile à résumer en une phrase. J’appelle donc à l’aide Dieter Rams et ses 10 principes du bon design. Dieter Rams est un grand designer industriel allemand qui a fait le bonheur de la société Braun des années 60 aux années 90. Les plus jeunes ne le savent pas, mais il faut s’imaginer ce que représentait Braun à l’époque. Une sorte de mix entre Dyson et Apple. Jonathan Ive (directeur du design d’Apple) n’a d’ailleurs pas caché l’influence des travaux de Dieter Rams sur son travail. De même que Marc Newson, Jasper Morrison et bien d’autres. Je me souviens du sèche-cheveux de maman, du rasoir de papa, de ma calculette, de notre chaine Hi-Fi… Grâce à Dieter Rams et son équipe, nous étions entourés de produits beaux, pratiques, efficaces, solides, fiables et innovants. Des vrais « produits design », en fait.

Le rasoir Braun de mon père :)

Le rasoir Braun de mon père :)

Voici donc les 10 principes du bon design selon Dieter Rams :

  1. Le bon design est innovant : le développement technologique continu offre l’opportunité d’innover de manière perpetuelle. Le « bon design » est constamment mis à jour grâce à l’intégration des nouvelles technologies. Le design ne connait donc pas de limites en termes d’innovation.
  2. Le bon design rend un produit utile : l’objectif premier du designer est de conférer au produit une utilité. Le design de celui-ci doit avant tout être pratique. Pour autant, le produit doit aussi répondre à certains critères psychologiques et esthétiques . Aussi, le « bon design » donne priorité à l’utilité d’un produit et proscrit l’ensemble des caractéristiques superflues.
  3. Le bon design est esthétique : la conception bien exécutée ne manque pas de beauté. La qualité esthétique d’un produit fait partie intégrante de son utilité. Les produits utilisés au quotidien produisent un effet indirect sur les utilisateurs et leur bien-être.
  4. Le bon design rend un produit compréhensible : il implique que la structure du produit soit compréhensible et prédispose l’utilisateur à utiliser ses fonctions de manière intuitive. Idéalement, le produit est intuitif pour toutes les catégories d’utilisateurs.
  5. Le bon design est discret : la conception d’un produit doit être neutre et sobre. La simplicité et la neutralité sont destinées à laisser un espace d’expression à chaque utilisateur. Les produits bien conçus sont des outils, et non des objets décoratifs ou des œuvres d’art. Un produit bien exécuté est un outil qui ne perd pas son temps avec une identité esthétiquement illogique.
  6. Le bon design est honnête : un design honnête ne cherche pas à tromper l’utilisateur sur la valeur réelle du produit. Il ne cherche pas à manipuler le consommateur avec des promesses qui ne seraient pas corrélées à la réalité du produit.
  7. Le bon design est durable : la mode est par nature éphémère et subjective. Par opposition, l’exécution appropriée du « bon design » confère à chaque produit une nature objective et intrinsèquement utile qui pérennise son utilisation. Ces qualités sont reflétées par la tendance des utilisateurs à conserver des produits bien conçus, bien que la société de consommation favorise les produits jetables.
  8. Le bon design se cache dans les détails : il ne laisse jamais rien au hasard. La précision de chaque détail exprime le respect des concepteurs envers leurs consommateurs. Chaque erreur apparait comme un manque de respect.
  9. Le bon design est respectueux de l’environnement : il contribue de manière significative à la préservation de l’environnement par la conservation des ressources et en minimisant la pollution physique et visuelle au cours du cycle de vie du produit.
  10. Le bon design est minimaliste : Dieter Rams distingue le « Less is more » (« Moins c’est mieux »), paradigme de conception quotidiennement régurgité dans l’industrie du design, de son propre paradigme : « Moins, mais avec la meilleure exécution ». Son approche favorise les principes fondamentaux de chaque produit et évite tout ce qui est superflu. Le résultat idéal correspond à des produits d’une grande pureté et simplicité.
Dieter Rams

Dieter Rams

Pour conclure : il n’y a jamais eu autant de production de « design », et l’internet rend les dérives/erreurs plus visibles que jamais. Certains designers font un peu « n’importe quoi » (surtout dans le secteur du mobilier) par nécessité d’émerger parmi les milliers de designers. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Partout, les talents s’expriment, tenant compte des nouveaux enjeux, notamment environnementaux. Et j’ai conscience que les 10 principes de Dieter Rams nous enferment dans le pur fonctionalisme. Je ne suis pas contre une touche de poésie dans les objets qui nous entourent, bien au contraire. J’aime ce qui sort de l’ordinaire, j’aime quand ça twiste ! Les objets les plus forts ont un supplément d’âme apporté par la passion et le talent artistique des designers. Mais j’apprécie qu’un presse-agrume puisse donner du jus dans mon verre et qu’une chaise me permettre de passer un bon moment à table. Voilà pourquoi les 10 principes du bon design de Dieter Rams sont pour moi les 10 commandements du design. Après, il faut ce petit truc en plus… L’émotion, le 11ème commandement?




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